Collection « L’Artiste en sa chrysalide »

« Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c’est son génie. »

Baudelaire, Les Fusées.

« L’Artiste en sa chrysalide » est une nouvelle collection alliant recherche universitaire et écriture créative.

Écrites à la première personne, fondées sur une chronologie et des anecdotes documentées, les « lettres imaginaires » qui composent cette collection reconstituent les vingt-et-une premières années des grands écrivains étudiés en classe.

À destination des collégiens et des lycéens (et à partager en famille!), elles constituent un medium idéal pour renouer avec la lecture des classiques : le miroir que ces lettres tendent au lecteur lui rappelle que les artistes, avant d’être reconnus, furent des enfants et des adolescents comme les autres.

Le premier volume est consacré à Baudelaire. Pour découvrir la collection et ses dossiers : clic!

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Connais-tu Charles B. ?

 Découvre l’enfant et l’adolescent que Baudelaire fut avant de devenir le grand poète : les aléas d’une famille recomposée, le choléra à Paris, la révolte des Canuts à Lyon, où il fut en pension, ses ennuis scolaires, le voyage et sa rencontre avec l’albatros…

Chère lectrice, cher lecteur, es-tu prêt(e) à rencontrer ton semblable, ton frère ?

Extrait de la Lettre 4, Des avantages de devenir grand, à Lyon, mars 1833

[…]

            Du côté de l’école, mes résultats scolaires sont toujours en dents de scie : rien ne me semble vraiment difficile, les professeurs disent que j’ai des facilités, mais ma nature distraite et bavarde me joue des tours… j’ai été dixième en français, puis j’ai dégringolé dans les dernières places, avant de remonter à la quatrième !

            J’ai quelque espoir de rendre maman fière de moi…

            Bref, mon quotidien s’est globalement amélioré, si ce n’est cet ennui que je ressens en permanence et cette sensibilité aiguë qui me fait percevoir chaque événement, même le plus infime, avec une intensité accrue…

            J’ai l’impression de passer d’un claquement de doigts des rires aux larmes, de l’extase à la colère… Tant de sensations, d’émotions me traversent !

            Puis, soudain, l’ennui s’abat sur moi comme une chape de plomb. Tout devient alors gris, pesant, ennuyeux… et je rêve de m’échapper, je rêve d’un ailleurs, je rêve d’un autre monde.

               Une vie loin de l’école, loin de la laideur du cœur des hommes, des mesquineries et des bassesses ; une vie emplie d’art, d’élégance et de raffinement ; une vie de fantaisie, de joie et de douceur ; une vie de grandeur d’âme et d’élévation de l’esprit !

                Je rêve d’un ailleurs où la vie serait toute de liberté et de beauté !

               Je voudrais être loin, loin de l’ennui, de la platitude, de l’éternelle répétition d’un quotidien gris…

 

         P. S. :

              Je reprends ma lettre et y ajoute un élément : il y a eu du nouveau ! Mais quelle nouveauté ! Quelle horrible coupure dans cette abêtissante routine ! Quel terrible événement !

            Cela s’est passé il y a deux jours.

            Nous étions à l’étude. Un élève ne comprenant pas une consigne, il demande à un camarade en lui faisant passer un petit mot, qui est intercepté. L’élève s’en explique au surveillant, qui l’a déjà vertement rabroué. L’élève récidive, le ton monte, les explications de l’élève sont prises pour de l’insolence et le surveillant lui hurle de se taire, le rabaisse en l’insultant pis que pendre ! Et voilà qu’il se met à battre l’insurgé, qui se défend à son tour ! Le pion va jusqu’à lui donner des coups de pieds dans les reins ! Quelle roulée !

            Mais les brimades ne s’arrêtent pas là…

            À l’heure du souper, le surveillant, sans doute vexé de s’être pris lui aussi des coups de pied de l’élève, décide de poursuivre les humiliations : il veut le faire passer en dernier, afin qu’il ne dîne pas à sa faim. Comme si cela ne suffisait pas, il le punit encore ensuite et lui assène des claques ! Notre camarade est en charpie… tout son corps est douloureux, recouvert de bleus ; il a toutes les peines du monde à respirer tant ses côtes le font souffrir

            Hier soir, nous nous sommes discrètement rassemblés en petits groupes, pour ne pas attirer l’attention des surveillants, et avec des guetteurs postés aux endroits stratégiques, pour sonner l’alerte en cas d’approche de l’ennemi : nous ne pouvions laisser passer une telle injustice sans broncher, il fallait réagir, se rebeller, exiger réparation !

            Certains élèves opposèrent des arguments frileux : non qu’ils n’étaient pas eux aussi en colère contre cet abus de pouvoir, mais fallait-il pour autant nous mettre tous en danger et risquer le courroux des professeurs, du directeur et des pions, de nos parents ? Leur vindicte serait terrible…

            Deux clans se formèrent rapidement : le groupe des « mutins », le plus important et le plus virulent aussi – évidemment, j’en faisais partie ! et celui que l’on nomma le « clan des lèche-culs »[1]. Jamais je ne ferai partie de ces vendus, de ces trouillards qui baissent les yeux devant le fouet !

            Le clan des poules mouillées se retira des préparatifs de guerre : chacun retrouva son lit et s’endormit comme il put… avec sa conscience ! Nous, les mutins, nous établîmes une stratégie pour prendre l’adversaire par surprise. Nous décidâmes de réquisitionner en cachette casseroles, grosses cuillers, barreaux de lits, bref : tout ce qui pouvait faire un boucan d’enfer ! Nous exigerions ainsi d’être entendus, nous demanderions justice pour notre camarade, victime d’un scandaleux abus de pouvoir !

            Le plan était formidable, grandiose, et le succès assuré !

            L’un des nôtres posa toutefois une question qui ébranla l’échafaudage de nos rêves : et si nous échouions ? Si l’ennemi, une fois de plus, nous écrasait sous les coups et les brimades ?

            Un grand silence s’imposa dans les rangs… un frisson nous parcourut l’échine…

            C’est alors que je pris la parole.

[…]

[1] C’est en ces termes que le « Mutin cadet » s’exprime, in Lettre de Charles Baudelaire à Alphonse Baudelaire, le 25 mars 1833.

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